L'indemnisation de la perte de chance
- 1. â âïž Introduction : une actualitĂ© jurisprudentielle dense
- 2. â âïž Une illustration pratique rĂ©cente : lâarrĂȘt du 11 septembre 2025 (n° 23-21882)
- 3. â đ La notion de perte de chance
- 4. â đ MĂ©thodologie de la Cour de cassation
- 5. â đ SynthĂšse : ce quâil faut retenir
- 6. â đĄ Application pratique
- 7. â La perte de chance en cas de rupture des pourparlers
1. â âïž Introduction : une actualitĂ© jurisprudentielle dense
La perte de chance sâimpose aujourdâhui comme un thĂšme important du droit de la responsabilitĂ© civile.
La perte de chance est une notion consacrĂ©e par la Cour de cassation dans un arrĂȘt en date du 18 mars 1975 (n° 74-92118). Elle se caractĂ©rise comme Ă©tant la privation dâune probabilitĂ© raisonnable de la survenance dâun Ă©vĂ©nement positif ou de la non-survenance dâun Ă©vĂ©nement nĂ©gatif. La perte de chance reprĂ©sente donc une situation Ă mi-chemin entre le dommage certain qui est indemnisable et le dommage incertain, non indemnisable.
Deux arrĂȘts dâAssemblĂ©e plĂ©niĂšre du 27 juin 2025 (numĂ©ros 22-21.812 et 22-21.146) sont venus clarifier le rĂŽle du juge :
« Lorsquâune faute a fait perdre Ă la victime une chance dâĂ©viter son dommage, le juge doit rĂ©parer cette perte, mĂȘme si la victime rĂ©clamait lâindemnisation du dommage entier et non celle de la seule perte de chance. »
Le juge ne dĂ©borde donc pas le cadre du litige : la perte de chance se mesure Ă lâaune du dommage total invoquĂ©. MĂȘme, si la perte de chance n’est pas invoquĂ©e par le demandeur, le juge se doit de l’examiner, puisqu’elle fait partie intĂ©grante du litige, qui concerne la rĂ©paration d’un dommage.Â
Quelques mois plus tard, la troisiĂšme chambre civile a, par un arrĂȘt du 11 septembre 2025 (numĂ©ro 23-21.882), illustrĂ© cette mĂ©thode Ă propos dâune rĂ©siliation fautive dâun contrat prĂ©voyant un honoraire de rĂ©sultat.
2. â âïž Une illustration pratique rĂ©cente : lâarrĂȘt du 11 septembre 2025 (n° 23-21882)
2.1 â Les faits
Une sociĂ©tĂ© civile immobiliĂšre, propriĂ©taire dâun ensemble commercial, confie la gestion dâun sinistre Ă une sociĂ©tĂ© spĂ©cialisĂ©e, moyennant un honoraire de rĂ©sultat.
La sociĂ©tĂ© civile immobiliĂšre rompt fautivement le contrat. Les juges du fond la condamnent Ă verser Ă la sociĂ©tĂ© gestionnaire lâintĂ©gralitĂ© de la rĂ©munĂ©ration espĂ©rĂ©e, estimant quâaucun alĂ©a ne subsistait quant Ă la perception des indemnitĂ©s dâassurance.
2.2 â La dĂ©cision de la Cour de cassation
« Le prĂ©judice rĂ©sultant de la rĂ©siliation anticipĂ©e dâun contrat, lorsque celle-ci emporte la disparition dâune Ă©ventualitĂ© favorable Ă laquelle Ă©tait subordonnĂ©e la perception par le cocontractant dâun honoraire de rĂ©sultat, sâanalyse en une perte de chance, qui, mesurĂ©e Ă la chance perdue, ne peut ĂȘtre Ă©gale Ă lâavantage quâaurait procurĂ© cette chance si elle sâĂ©tait rĂ©alisĂ©e. »
En dâautres termes, le juge doit toujours Ă©valuer la probabilitĂ© de rĂ©alisation de la chance perdue, et lâindemnisation ne peut ĂȘtre intĂ©grale.
3. â đ La notion de perte de chance
La perte de chance correspond Ă la disparition certaine dâune Ă©ventualitĂ© favorable.
La victime ne peut prétendre au gain total espéré, mais seulement à la valeur économique de la chance perdue.
Trois conditions doivent ĂȘtre rĂ©unies :
- La chance doit ĂȘtre rĂ©elle et sĂ©rieuse, non hypothĂ©tique ;
- La faute doit avoir supprimé directement cette opportunité ;
- Le dommage final doit ĂȘtre incertain, mais la perte de la chance doit ĂȘtre certaine.
- Avocat ou expert-comptable nĂ©gligent : perte de chance dâobtenir gain de cause ou avantage fiscal ;
- Agent commercial évincé : perte de chance de conclure un contrat ;
- Fournisseur ayant rompu un contrat prĂ©paratoire : perte de chance dâobtenir une commande.
4. â đ MĂ©thodologie de la Cour de cassation
4.1 â Ătape 1 : caractĂ©riser la perte de chance
Le juge doit vérifier que la faute a fait disparaßtre une probabilité identifiable de résultat favorable.
Si le dommage final nâest pas certain mais que lâalĂ©a a Ă©tĂ© supprimĂ©, la perte de chance est constituĂ©e.
4.2 â Ătape 2 : Ă©valuer la perte de chance
La Cour de cassation impose une méthode en deux temps :
- Ăvaluer le dommage entier, comme si la chance sâĂ©tait rĂ©alisĂ©e ;
- Attribuer une fraction correspondant à la probabilité de réalisation de cette chance.
« Les juges du fond doivent raisonner comme si la faute avait causĂ© lâentier dommage, puis fixer la fraction quâils attribuent Ă la perte de chance. »
(Cour de cassation, troisiĂšme chambre civile, 11 septembre 2025)
4.3 â Ătape 3 : proportionnalitĂ© de la rĂ©paration
La réparation doit rester proportionnée à la chance perdue, conformément au principe de réparation intégrale : indemniser tout le préjudice certain, sans excéder la réalité économique de la perte.
Il incombe Ă la victime de prĂ©ciser Ă quel montant elle Ă©value ses diffĂ©rents prĂ©judices, l’office du juge consistant alors Ă en apprĂ©cier le bien-fondĂ© et Ă dĂ©terminer, par une apprĂ©ciation souveraine, la fraction de ces prĂ©judices correspondant Ă la perte de chance de les Ă©viter (Cour de cassation, chambre civile 1 du 8 juillet 1997, n° 95-17076).
Le demandeur doit donc communiquer certains documents indispensables à la démonstration de son préjudice économique.
5. â đ SynthĂšse : ce quâil faut retenir
- La perte de chance est un prĂ©judice certain, mĂȘme si le rĂ©sultat final Ă©tait incertain ;
- Lâindemnisation est toujours partielle, proportionnĂ©e Ă la probabilitĂ© de succĂšs perdue ;
- Le juge nâĂ©largit pas la demande : il la rattache au dommage total visĂ© ;
- LâĂ©valuation se fait en deux temps : dommage total, puis fraction correspondant Ă la chance.
6. â đĄ Application pratique
6.1 â Points de contrĂŽle pour le juge consulaire
- Existence dâune faute : manquement imputable au dĂ©fendeur ;
- Existence dâune chance sĂ©rieuse : opportunitĂ© rĂ©aliste de gain ou dâĂ©vitement dâun dommage ;
- Lien de causalité : la faute a-t-elle supprimé directement cette chance ;
- CaractĂšre certain de la perte : lâĂ©vĂ©nement favorable ne pouvait plus se produire.
6.2 â Pistes pour lâĂ©valuation du pourcentage
La Cour de cassation ne fixe aucun barĂšme. Le juge apprĂ©cie souverainement la probabilitĂ© de rĂ©alisation, mais il peut sâappuyer sur certains repĂšres concrets.
1. La solidité des éléments de preuve
- SuccÚs quasi assuré : 70 % à 90 % ;
- Issue probable mais non garantie : 40 % Ă 60 % ;
- Aléa important : 10 % à 30 %.
2. Les indices matériels
Existence dâun projet avancĂ©, dâun accord de principe, dâune proposition Ă©crite ou dâune certitude quasi acquise : ces Ă©lĂ©ments renforcent le taux de probabilitĂ© retenu.
6.3 â Exemple de motivation
Attendu que la faute commise par la sociĂ©tĂ© dĂ©fenderesse a eu pour effet de priver la sociĂ©tĂ© demanderesse dâune chance sĂ©rieuse dâobtenir une indemnisation de son assureur ;
Que cette chance, bien quâincertaine dans son rĂ©sultat, prĂ©sentait une probabilitĂ© dâenviron cinquante pour cent au regard de lâĂ©tat dâavancement du dossier ;
Quâil y a lieu, en consĂ©quence, de fixer le montant de la rĂ©paration Ă cinquante pour cent de la rĂ©munĂ©ration que la sociĂ©tĂ© aurait pu percevoir si la convention avait Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©e jusquâĂ son terme.
6.4 â Conseils rĂ©dactionnels
- Employer systématiquement la formule :
« Le prĂ©judice consiste en une perte de chance, mesurĂ©e Ă la chance perdue, ne pouvant ĂȘtre Ă©gale Ă lâavantage quâaurait procurĂ© cette chance si elle sâĂ©tait rĂ©alisĂ©e. »
- Indiquer clairement le taux de probabilité retenu, avec un bref motif ;
- Justifier la proportion par des éléments concrets du dossier (niveau de certitude, comportement des parties, éléments contractuels) ;
- Ăviter de chiffrer sans fondement : toujours rattacher le pourcentage Ă un Ă©lĂ©ment objectif.
7. â La perte de chance en cas de rupture des pourparlers
Dans un arrĂȘt du 28 juin 2006, la chambre civile de la Cour de cassation (n° 04-20040) a jugĂ© que la perte de chance n’Ă©tait pas applicable dans le cas de rupture de pourparlers